11/03/2021 | Le Bureau Export Berlin

Pologne I La musique électro élève la voix pour les droits des femmes et de la communauté LGBTQ+

Le magazine Mixmag a publié un article le 17 janvier sur ses échanges avec des DJ polonais qui descendent dans la rue pour dénoncer le parti PiS (« Droit et Justice ») au pouvoir.

En 2019, le DJ Kajetan Łukomski, aka Avtomat, publiait la compilation Total Solidarity. Dans cette dernière, l’artiste avait repris le discours de la Première ministre polonaise qui affirmait que les relations LGBTQ+ d’« improductives » pour la société, et que l’État ne pouvait les soutenir. Créée dans le cadre du collectif Oramics dont il est membre, Total Solidarity affichait l’ambition de lever des fonds pour les organisations citoyennes LGBT+ suite aux violences de mars 2019 à la Pride de Białystok. Avtomat a annoncé en février 2021 la sortie de son EP Gusła (Human Rites), abordant la même cause.

Depuis la sortie de Total Solidarity, la Pologne a connu un nombre sans précédent de prises de paroles citoyennes en réaction au parti populiste de droite au pouvoir PiS. Les manifestations Strajk Kobiet (« la grève des femmes »), qui ont débuté en octobre 2020, sont une réponse au durcissement des lois déjà très strictes sur l’avortement de la part du ministère de la Justice.

Tout au long de cette période, les grands noms de la scène techno underground polonaise ont été au premier plan de la résistance contre le parti PiS. Aujourd’hui associée à la lutte pour les droits LGBT+ et contre l’interdiction quasi totale de l’avortement (entrée en vigueur le 27 janvier 2021), la techno accompagne les manifestations pour cette cause, qui a rassemblé des centaines de milliers de personnes dans le pays. Avtomat a d’ailleurs été arrêté en août 2020 après avoir protesté pacifiquement pour la cause LGBTQ+.

Cet engagement politique de la filière musicale polonaise est néanmoins récent. En effet, lors de la sortie de Total Solidarity, deux promoteurs techno, Revive et Interior Festival, avaient déclaré publiquement que la politique n’avait pas sa place dans la filière musique techno polonaise.

Aujourd’hui, les jeunes Polonais et la filière haussent la voix.

  • Paulina Trzeciak aka DJ dogheadsurigeri d’Oramics explique : « Les 17-18 ans qui manifestent aujourd’hui dans les rues sont ceux qui ont été élevés sous le parti au pouvoir PiS et ne se souviennent pas […] de la période d’espoir de la démocratie ». Par conséquent, cette génération est selon elle « plus radicalisée ».
  • Une nouvelle vague de promoteurs, de DJ et de musiciens s’est à son tour mobilisée pour apporter son soutien publiquement à la cause LGBTQ+, voyant l’opportunité d’inciter encore plus de jeunes à devenir politiquement actifs. WIXAPOL, un collectif néo-gabber de Varsovie formé en 2012, et dont la forte présence en ligne est inspirée par la chan culture et les memes, est sorti dans la rue pour la première fois lors des manifestations de Strajk Kobiet.

Formé par trois amis qui portent les pseudonymes Torrentz.eu, DJ Sporty Spice et Mikouaj Rejw, WIXAPOL estime que leur musique correspond parfaitement à la colère d’une nouvelle génération qui se réveille politiquement. « Notre musique très hardcore a en quelque sorte effrayé les policiers et les nazis », explique Torrentz.eu, en faisant référence à la violence avec laquelle les manifestants ont été accueillis. Le DJ Sporty Spice ajoute que la musique a apporté une autre dimension aux protestations impliquant un nombre sans précédent de jeunes.

La filière peut jouer deux rôles primordiaux selon Avtomat. La musique apporte premièrement « un sentiment d’unité et d’énergie ». Et dans un second temps, la diffusion des messages par les plateformes des artistes est déterminante pour croître l’implication de la population à la cause politique.

Au même titre que l’utilisation de la techno et du hip hop lors des manifestations Black Lives Matter à Detroit et à Washington DC, des chansons rock et folkloriques en Biélorussie, la scène techno maintient le mouvement social polonais dans la durée.

Pour Avtomat et dogheadsurigeri, la filière locale a arrêté de se tourner vers les répertoires étrangers pour professionnaliser et renforcer l’industrie nationale, et avoir un impact plus fort photographiant ce moment historique, en Pologne et dans le monde entier. Les grands acteurs de la filière engagés dans la cause sont d’ailleurs l’agence de booking Granko de Cracovie et le label Tańce.

Selon Avtomat, il est enfin important de s’inspirer de la nouvelle génération de militants et de maintenir un dialogue avec elle. Avec le titre « Stop Bzdurom (The Bad Gays) » de son EP, l’artiste a intégré des bruits de moteur de camion évoquant la propagande anti-LGBTQ+, son arrestation et sa détention. Il affirme que ces créations ont été inspirées par ses échanges avec de jeunes militants, qui lui ont rappelé l’importance d’exprimer ses émotions brutes, sa colère.

Cette nouvelle génération dessinerait alors l’avenir du paysage politique et des musiques de lutte en Pologne.