24/04/2020 | Le Bureau Export Berlin

Allemagne | Les professionnels incertains face aux mesures d’aide

Alors que les plans d’aide mis en place à la fois par le gouvernement fédéral, les instances locales et les organismes de gestion collective se sont enchaînés ces dernières semaines, le magazine allemand spécialisé MusikWoche a publié un premier bilan des réactions des professionnels du secteur quant à l’adéquation de ces mesures aux besoins de l’industrie. Les représentants des producteurs phonographiques, la BVMI (équivalent allemand du SNEP) et le VUT (équivalent de l’UPFI) se sont également prononcés sur leurs inquiétudes quant à la possibilité pour les entreprises du secteur de profiter efficacement des aides pour survivre à la crise sanitaire.

La réactivité des différents acteurs publics dans la mise en place de plans d’urgence pour la filière musicale, et plus largement pour les industries culturelles et créatives, est assez largement saluée par les acteurs mais des réserves subsistent concernant le déficit d’adaptation des mesures à la complexité de la filière musicale, les disparités territoriales et la crainte des effets de la crise sur la diversité du secteur culturel à long terme.

Des mesures insuffisamment adaptées aux spécificités de la filière

Sur le versant live comme sur le versant phonographique, la filière musicale est caractérisée par la nécessité de réaliser d’importants investissements, fréquemment à travers des emprunts bancaires, pour effectuer ses activités habituelles dont les recettes ne sont perçues qu’à posteriori, après la sortie de l’album ou le déroulement du festival par exemple. Dans leur déclaration conjointe, la BVMI et le VUT décrivent à titre d’exemple le cas d’un affilié indépendant qui se retrouve dans l’incapacité de commercialiser (physiquement) le nouvel album de son artiste phare en raison de l’annulation des événements et de la restriction, voire de la fermeture des commerces au niveau mondial. La société avait déjà investi un montant de 155 000 euros pour la fabrication, le mix/mastering, les relations presse, le marketing et le graphisme. Avec sept employés, l’entreprise ne recevrait qu’une aide d’urgence COVID à hauteur de 15 000 euros pour trois mois, bien loin des frais engagés dans l’opération avortée qui la mettent dans une situation financière inextricable.

Les syndicats de la filière phonographique insistent également sur la forte interdépendance entre les différents acteurs de la filière. La solvabilité des uns dépend de celle des autres avec un tissu d’entreprises de tailles très variées et dont toutes ne sont pas couvertes de la même manière par les différents plans d’aide. L’accent est notamment mis sur les entreprises de taille moyenne qui  font état d’une prise en compte tardive dans les mesures d’urgence. Or les répercussions sur la chaîne de valeur ne sont pas immédiates et les difficultés connues par certaines entreprises pourraient avoir des répercussions de plus long terme en affectant leurs partenaires, argue Michael Schuster, directeur du distributeur Cargo Records (du groupe 375media). La filière musicale est en ce sens un écosystème sur lequel il conviendra de traiter les conséquences de la crise sanitaire qui apparaîtront à plus long terme, en particulier dans le contexte d’une paralysie prolongée du secteur du live.

Des disparités entre les Länder

Toute les entreprises ne bénéficient pas d’un traitement égal du fait de leur taille, mais aussi de leur localisation géographique. Pamela Schobeß, présidente de la Club Commission Berlin et gérante du club Gretchen, se réjouit de la rapidité avec laquelle son établissement a pu bénéficier des 15 000 euros dédiés aux entreprises de moins de 10 salariés, mais s’inquiète pour ses partenaires dont les effectifs dépassent 10 personnes et qui ne pouvaient pas bénéficier d’une aide dans l’état de Berlin alors que cette possibilité est offerte dans certains Länder pour des entreprises de taille intermédiaire. Cette possibilité a finalement été offerte aux entreprises berlinoises dans le quatrième plan d’urgence mis en place par l’état de la capitale. Constat similaire pour Petra Husemann-Renner, directrice de Motor Entertainment, qui alerte de son côté sur l’inadéquation des facilités de prêts bancaires pour les entreprises de la filière musicale, dont les marges sont habituellement faibles et qui sont en difficulté pour déposer des garanties, voire même pour espérer pouvoir rembourser des prêts quels qu’en soient les taux d’intérêts.

Ces disparités sont autrement problématiques en ce qui concerne les restrictions de rassemblements et donc la possibilité de tenir des événements musicaux selon les territoires. Le président du BDKV (équivalent allemand du Prodiss) Jens Michow a récemment pris position pour alerter sur l’urgence de clarifier la situation pour le secteur du live. Les « grands événements » sont interdits au niveau fédéral jusqu’au 31 août, sans pour autant donner une définition qui spécifie cette notion. Une marge d’interprétation est laissée aux Länder dans l’application de cette interdiction, ce qui laisse les acteurs du live dans une position incertaine et ne leur permet pas d’adapter leur stratégie pour l’été 2020.

Des effets imprévisibles sur la diversité du secteur culturel

Les acteurs s’accordent à dire que les aides d’urgence mises en place jusqu’à maintenant ne peuvent être que la première brique de l’édifice qui serait la survie du tissu entrepreneurial de la filière musicale allemande. La question de la solvabilité à moyen terme et de la survie jusqu’à l’automne est cruciale pour les acteurs, particulièrement les indépendants. Christian Gerlach, directeur de Neuland Concerts anticipe des conséquences sur plusieurs années et met l’accent sur la nécessité pour les acteurs de faire corps dans les difficultés pour sauvegarder la diversité culturelle en Allemagne. La question du rachat des entreprises en difficulté par des multinationales comme CTS Eventim ou Live Nation est une inquiétude prégnante pour Petra Husemann-Renner qui y voit un désastre en puissance pour le spectacle vivant.

Dans l’optique d’un appel à la solidarité au sein de la filière musicale, Mark Chung, président du VUT, en appelle à la responsabilité des digital streaming platforms (DSP) dans la mise en place de fonds de soutien pour les indépendants en difficulté et une répartition plus importante de leurs revenus aux ayants-droit. Il exhorte les acteurs du streaming à ne pas profiter du contexte pour mener des campagnes de promotion déguisées via des essais gratuits pendant la période de confinement et à s’investir davantage dans les efforts pour la survie de la filière.